Suite aux résultats du bac, deux enseignants agrégés de philosophie partagent un constat préoccupant : le vocabulaire des lycéens est en déclin, entravant leur capacité à penser de manière nuancée. Jean*, professeur en Seine-et-Marne et membre du jury du bac, souligne que “de plus en plus d'élèves ont des problèmes de vocabulaire si importants qu'ils peinent à comprendre leurs sujets”. Cette lacune a pour conséquence un appauvrissement de la pensée, essentielle pour formuler des arguments solides.
La lecture et la rédaction sont devenues des tâches ardues pour nombre d'élèves, aux prises avec des dissertations quasi illisibles. Pauline*, éducatrice expérimentée, confirme cette tendance en notant les difficultés des élèves à saisir la signification des mots et à établir des analogies entre termes. “Nous pensons avec les mots”, avertit-elle, un phénomène que l'on retrouve également en mathématiques, où la logique et l'argumentation requièrent un bon usage de la langue.
Un taux d’illetrisme préoccupant
La situation se complique également en histoire, où de nombreux élèves ne parviennent pas à évoquer des figures historiques majeures. Une ancienne professeure de Sciences Po parle d'une situation “effarante”, d’autant plus que l’accès à l’information n’a jamais été aussi aisé. Ce manque de connaissances pourrait signaler un effondrement des grandes idées qui structuraient autrefois les esprits, remettant en cause la hiérarchisation des valeurs.
Jean met également en lumière un problème d'illétrisme grandissant, notant qu'un collégien sur cinq aurait des difficultés notables en lecture à son arrivée. Cela soulève des inquiétudes quant à l'avenir éducatif de ces élèves, avec des statistiques récentes de la Depp indiquant que 6 % des jeunes de 16 à 25 ans étaient en situation d'illetrisme en 2024.
Les deux enseignants identifient une dimension sociale liée à ces lacunes lexicale. Un milieu familial enrichi par la littérature et une éducation soutenue semblent favoriser un vocabulaire plus étendu. Pauline a observé des différences notables entre des établissements comme celui d’Achères, en milieu populaire, et un autre à Billancourt, fréquenté par des élèves issus de familles plus favorisées.
Lecture à voix haute : un défi pour les élèves
La difficulté à lire à voix haute est révélatrice de cette érosion linguistique. Cette génération, habituée à communiquer par messages vocaux et visuels, semble perdre la capacité d'organiser ses pensées de manière claire à l'écrit. “Les jeunes s'expriment avec rapidité, mais leur discours est souvent désorganisé”, observe Pauline.
Pour faire face à ces défis, Jean et Pauline évoquent plusieurs pistes. Rétablir le rôle des parents dans l’éducation, à travers des discussions sur les apprentissages des enfants, et recentrer la lecture dans les pratiques scolaires pourraient considérablement élargir le vocabulaire et la culture générale des élèves. Selon Pauline, “la plasticité cérébrale demeure importante jusqu'à 25 ans”, laissant entrevoir une possibilité d'épanouissement tardif dans l’apprentissage.
Cependant, l’essor de l’intelligence artificielle soulève des doutes. Jean s'interroge sur la motivation des élèves, convaincu que “le bac est trop facilement obtenu”. À contrario, Pauline considère que l’IA, si elle est utilisée judicieusement, pourrait devenir un outil pour aiguiser la pensée critique, notamment en philosophie où l'art de poser les bonnes questions est crucial.
*Les prénoms ont été modifiés.







