Nos grands-mères chérissaient leurs vieux cahiers de recettes, tandis qu'aujourd'hui, nos astuces se trouvent sur nos smartphones. Comment transmet-on les recettes au XXIe siècle ?
Hier, ces précieux cahiers étaient remplis de taches d’huile d’olive et de chocolat, et circulaient de main en main au sein des familles. De nos jours, ces souvenirs sont souvent relégués dans nos bibliothèques, tandis que nos téléphones sont devenus les principaux outils de recherche culinaire. Alors, Internet a-t-il vraiment mis un terme à l’usage des calepins manuscrits ? Pour répondre à cette question, nous avons interrogé Jean-Pierre Corbeau, professeur émérite de sociologie de l'alimentation.
Un changement dans les modes de transmission
Madame Figaro.– Qu'est-ce qu'Internet a réellement modifié dans la transmission des recettes ?
Jean-Pierre Corbeau.– Au fil de mes recherches, j'ai constaté que de nombreuses personnes possédaient d'innombrables livres de recettes sans jamais les utiliser. Aujourd'hui, pour accéder à l'information, il est devenu plus rapide de se tourner vers Internet. Ce phénomène a commencé avec la jeune génération, notamment grâce à des sites comme Marmiton. Les jeunes adultes, nouvellement indépendants, cherchent des idées simples pour cuisiner. On observe ainsi un retournement des rôles : ce sont souvent les enfants qui explorent des recettes pour ensuite partager leurs découvertes avec les parents et grands-parents. Au marché, je vois des gens rechercher en temps réel sur leur téléphone des conseils pour préparer des légumes oubliés. Les nouvelles technologies ont donc grandement facilité l’initiation à la gastronomie, mais elles nécessitent toujours une présence physique lors de la préparation pour être pleinement efficaces.
Le traditionnel cahier de recettes sur le déclin ?
Est-ce que les cahiers de recettes traditionnels ont encore leur place dans nos cuisines ?
Ils sont moins visibles qu’auparavant, mais nombreux sont ceux qui continuent de prendre des notes sur des bouts de papier ou dans des boîtes, en y glissant des découpages issus de magazines. C’est une forme de boîte à idées, même si beaucoup d'entre elles resteront inexplorées. Une fois les recettes transmises, les gestes, les quantités et les techniques deviennent instinctifs, rendant la consultation des écrits superflue.
Une dimension culturelle dans la transmission culinaire
Existe-t-il un sens particulier dans la transmission de la cuisine ?
Cuisiner est devenu un acte culturel et engage une distinction sociale. Cela peut s'expliquer par deux facteurs principaux : d'une part, la mémoire collective des femmes qui perpétuent la transmission de ces fameux cahiers familiaux de mères à filles, et d'autre part, la mémoire des chefs étoilés qui valorisent cette pratique à travers leurs œuvres, élevant ainsi la cuisine à un art.
Nous sommes témoins de l'esthétisation culinaire, où les ouvrages de recettes deviennent des objets de valeur, ornés de belles photographies et d'une mise en page soignée. Dans nos librairies, les rayonnages dédiés à la cuisine débordent.
En société, cela traduit un retour vers des pratiques manuelles et sensorielles, un intérêt pour les métiers chargés de sens. Notre rapport au temps a changé, et nous voulons plus que jamais retrouver ce bien-être à travers la cuisine. Ce processus est fortement influencé par des facteurs sociaux. Autrefois, ceux qui cuisinaient beaucoup venaient de milieux modestes, alors qu'aujourd'hui, les classes supérieures se tournent vers des expériences culinaires plus raffinées et festives, marquant un aspect identitaire fort.
L'oralité a-t-elle toujours sa place dans ce processus ?
Je ne suis pas convaincu qu’elle ait eu un rôle prédominant. La cuisine s’accompagne souvent de souvenirs précis d’événements familiaux, mais apprendre à cuisiner passe principalement par les gestes. Dans le cadre de la cuisine familiale, c’est le corps qui enseigne avant même le langage.







