Peu de gens savent que Lionel Jospin demeure le Premier ministre ayant connu la plus forte croissance sur les trois dernières décennies. Excepté le rebond post-Covid de 2021, les "années Jospin" représentent une période unique dans l'histoire économique de la France. En effet, les années 1998, 1999 et 2000 sont les seuls moments où la France a atteint des croissances supérieures à 4% depuis les années 90.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 2000 affiche une croissance de +4,1%, 1998 +3,6% et 1999 +3,2%. Cette période a été tellement influe que l'Insee a revu la croissance à la hausse, initialement évaluée à 3,2% puis corrigée à 4,1%. Toutefois, la mémoire collective des années Jospin est teintée d'ambivalence, notamment à cause des 35 heures, une mesure très critiquée par les entrepreneurs, qui craignaient qu'elle n’affaiblisse la compétitivité nationale.
Des Français partagés sur les 35 heures
La réforme des 35 heures a été initiée dans un contexte de chômage élevé, et n'est pas née sous le gouvernement Jospin. Des échos de sa mise en œuvre s'élevaient depuis longtemps dans les cercles de gauche, notamment chez certains économistes et syndicats. Avec l'arrivée au pouvoir de Jospin en 1997, cette mesure devient centrale. L'objectif était clair : créer de l'emploi sans diminuer les salaires. La logique consistait à réduire la durée légale du travail afin de provoquer de nouvelles embauches pour compenser le temps de travail perdu.
La mise en œuvre des 35 heures s'est divisée en deux phases. La première, appelée Aubry I en 1998, a posé les bases tout en offrant des incitations aux entreprises. La seconde, Aubry II en 2000, généralise la durée légale à 35 heures pour la plupart des salariés. La mesure, bien que symbole de progrès social pour certains, a suscité un débat intense. Selon un sondage Ipsos de 1999, bien que 61% des Français estiment que les 35 heures représentent une avancée importante, 42% les considèrent comme une "aberration économique". L'économiste Pascal Salin a même qualifié cette intervention étatique de "non légitime", posant un regard critique sur la possibilité d'un partage du travail efficace.
Le bilan : entre création d'emplois et contre-arguments
Les avis sur les résultats de la réforme sont fortement partagés. Le consultant en ressources humaines Raymond Soubie résume le dilemme : "Vous ne trouverez pas deux économistes d'accord sur le nombre d'emplois réellement créés par les 35 heures". Certains chiffres évoquent 350.000 postes, alors que d'autres estiment cet impact nul. En 2016, même le prix Nobel d'économie Jean Tirole a critiqué cette approche, la qualifiant d’ "ineptie".
Pourtant, le gouvernement Jospin a su tirer profit d'une conjoncture mondiale propice. Au même moment, le Royaume-Uni et les États-Unis connaissaient des taux de croissance impressionnants, avec des variations de 4,9% à 5% dans l’Outre-Atlantique. La France, donc, a surfé sur cette vague, bénéficiant d’un environnement économique porteur plutôt qu’en raison de choix politiques isolés.
Si les dépenses publiques ont légèrement diminué pendant la croissance, elles se sont ensuite accentuées à mesure que la conjoncture se détériorait. La dette publique est également passée de –1,3% en 2000 à –3,2% en 2002, illustrant l'équilibre délicat du bilan économique de cette époque. Cependant, la réduction du chômage, passant de 10,3% en 1997 à 7,4% en 2001, souligne l’efficacité de certaines mesures, dont les 35 heures peuvent avoir contribué, du moins partiellement.
En conclusion, le mandat de Lionel Jospin laisse un héritage à la fois riche en succès mais aussi chargé de controverses. Son gouvernement a officié en une période exceptionnelle mais son succès ne saurait être attribué uniquement à ses politiques.







