A Tirana, Jon (*), jeune arnaqueur sans remords, persuadait ses cibles d'injecter des fonds qu'ils ne reverraient jamais. En France, Chantal (*) a été dépouillée de 300.000 euros, représentant ses économies de toute une vie. Cette escroquerie à la cryptomonnaie prend racine en Albanie, devenue un point névralgique de ces fraudes. Jon, interviewé par l'AFP dans un café de la capitale, attend de pointer chaque semaine au tribunal depuis le démantèlement de son réseau.
Il admet sans honte : "S'il y a des gens qui croient, je ne vois pas pourquoi moi je devrais avoir des scrupules". Inspiré par les personnages du film "Le Loup de Wall Street", il se disait courtier à l'américaine, faisant appel à des victimes déjà ciblées par d'autres opérateurs.
"Mon rôle était de les attirer pour les convaincre d'investir", confesse-t-il, proud de ses gains.
Avec un salaire de 1.450 euros, il trouvait cette occupation comme une "excellente opportunité". Six mois plus tard, il se retrouve sous contrôle judiciaire, risquant de 3 à 10 ans de prison pour fraude.
Victimes françaises
A fin avril, plusieurs centres d'appels albanais, dont celui de Jon, ont été démantelés suite à une enquête pour escroquerie en bande organisée, menée par la gendarmerie de Pau, suite à la plainte d'un investisseur qui avait perdu 30.000 euros sur une plateforme nommée universatrade.io. Les gendarmes ont identifié 19 victimes françaises ayant perdu environ 1,5 million d'euros, y compris Chantal, cheffe d'entreprise dans le sud de la France.
Tout a commencé quand Chantal a cliqué sur une publicité intriguante promettant des gains sur le pétrole. "Dix minutes après, j'ai reçu un appel d'un homme charmant", se souvient-elle, souhaitant rester anonyme par prudence.
"Ma fille allait se marier, je pensais que cela me donnerait un petit coup de pouce…"
Elle débute en investissant 250 euros. En observant une multiplication de son montant sur l'application recommandée par ses interlocuteurs, elle se laisse entraîner. D'abord 5.000, puis 10.000, et finalement jusqu'à 300.000 euros investis dans l'illusion d'un rendement garanti.
"Tu pleures, tu hurles"
Trois mois après son premier investissement, alors qu'elle semble s'approcher de gains impressionnants, Chantal perd tout espoir de récupérer son argent. "Là, tout se grippe", raconte-t-elle, les presses incessants des escrocs l’obligeant à investir toujours plus dans un cycle infernal.
Elle commence à désespérer, à un point tel qu'elle « a voulu se flinguer », sa vie étant perturbée par l'emprise oppressive de ces fraudeurs. "Ils vous tiennent. Comment voulez-vous faire?" s'interroge-t-elle. Les escrocs ne relâchent pas leur emprise, lui envoyant des messages pressants et la menaçant d'impossibilité de récupérer ses fonds.
Dignité
Les forces de gendarmerie ont retracé le chemin des fonds jusqu’en Albanie, découvrant un centre d'appels à Tirana avec de nombreux ordinateurs, ainsi que les contacts des victimes sur un disque dur. Cinq suspects ont été arrêtés, y compris un policier, alors que la justice française pourrait céder l'affaire à l'Albanie.
Ce pays est devenu une plaque tournante pour ces escroqueries, bénéficiant de frais de main-d'œuvre peu élevés et d'une facilité à blanchir des fonds, comme le fait remarquer Fatjon Softa, ancien policier. Les fraudes se multiplient aussi en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient.
Chantal souligne l'importance de témoigner : "Ils volent plus que votre argent. Ils volent votre dignité, votre intelligence. C'est terrible, car cet argent devait nous aider à vivre notre retraite."
(*) Les prénoms ont été modifiés.







